Evaluations : lu dans la presse

L’âge des évaluations avant l’âge de raison


DécryptageUn nouveau dispositif qui entend repérer, dès la grande section de maternelle, les élèves présentant des «risques pour les apprentissages» déclenche un tollé.
Par VÉRONIQUE SOULÉ


Les élèves de grande section de maternelle pourraient être désormais classés «à risque» (R), «à haut risque» (HR) ou «RAS», les deux premiers devant bénéficier d’un soutien durant l’année scolaire. Le nouveau dispositif de «repérage des élèves présentant des risques pour les apprentissages», divulgué mercredi, et qui doit entrer en application en novembre, a provoqué un tollé. Les principaux syndicats enseignants - le SNUipp, premier dans le primaire, le SE-Unsa et le Sgen-CFDT - ainsi que la plus importante fédération de parents d’élèves - la FCPE - ont aussitôt demandé l’abandon du projet, dénonçant un «fichage» et un «tri» des élèves. Retour sur la polémique.
Que préconise le dispositif ?
Il propose une évaluation des élèves de grande section de maternelle en trois phases. D’abord, en novembre et en décembre, ils seront soumis à des «épreuves étalonnées» dans quatre domaines jugés clés pour suivre au CP et apprendre à lire et à écrire : le comportement, le langage, la motricité et la «conscience phonologique» (repérage des sons). Certaines sont collectives, d’autres individuelles - il est alors recommandé de faire passer les plus jeunes en derniers, une différence de quelques mois à cet âge pouvant être décisive.
Suit la «phase 2» : les élèves classés «R» - dans les 15% les plus faibles - ou «HR» - les 5% encore plus faibles - sont pris en groupe par l’enseignant(e) dans le cadre de l’aide personnalisée - deux heures réparties durant la semaine. Ils sont alors soumis à des «entraînements», notamment pour repérer le rapport entre lettres et sons.
Enfin, lors de la «phase 3», en mai et juin, les élèves sont soumis à une batterie d’épreuves en groupe ou individuellement - portant sur la compréhension des consignes, la reconnaissance des lettres, la qualité de la production orale, le «devenir élève»… Dans l’item 45, l’enseignant vérifie si l’élève a «recours à la parole en cas de désaccord». Dans le 46, le dernier item, s’il «utilise les formes habituelles de salutation ou de courtoisie».
Qu’argumente le ministère ?
Les difficultés apparaissent très tôt chez l’enfant et souvent elles ne se rattrapent pas, explique-t-il. Il est dès lors important de les détecter au plus vite et de tenter d’y remédier.«Il n’y a là ni fichage ni repérage précoce, expliquait hier à Libération Jean-Michel Blanquer, le directeur général de l’enseignement scolaire (Dgesco).Il y avait d’ailleurs déjà des pratiques d’évaluation en fin de maternelle. Mais elles étaient très hétérogènes et nous avons voulu leur donner un cadre institutionnel.» Le dispositif n’est en outre pas obligatoire pour les enseignants.
Jean-Michel Blanquer reconnaît toutefois quelques maladresses sémantiques. «Si le mot "risque", pourtant utilisé par l’OCDE, inquiète, dit-il,on pourra parfaitement le retirer et utiliser un autre terme dans le document final, qui sera mis à disposition des enseignants en novembre, celui-ci étant un document de travail. Il y a des sensibilités sémantiques dont il faut tenir compte.»
Mais sur le fond du dispositif - «plus important que les mots» -, il n’est pas question de bouger.«L’objectif est de préparer 100% des élèves à réussir au CP et tous les experts s’accordent à dire qu’il faut prendre les difficultés à la racine», dit-il. D’après lui, ces évaluations, basées sur des travaux de chercheurs de Grenoble, sont en outre «très personnalisées et très humaines».
Que dénoncent les enseignants et les parents ?
Les syndicats et la FCPE protestent d’abord contre le fait qu’ils n’aient pas été consultés ni même mis au courant du projet ministériel. Ensuite, ils fustigent une volonté de fichage, une obsession de l’évaluation, un risque de stigmatisation, voire de traumatisme des élèves désignés «à risque», avec une angoisse accrue des parents.
«Ce qui nous scandalise, expliquait hier à Libération Sébastien Sihr, le responsable du SNUipp, c’est qu’avec ces évaluations, on puisse faire des amalgames entre des troubles du comportement et ce que l’on pourrait appeler des différences de maturité. On risque en effet de marquer des enfants de cinq, six ans du sceau de l’échec scolaire, là où il s’agit surtout de différences de développement.» Le syndicaliste dénonce aussi «une vraie évaluationnite» : «On demande aux enseignants de cocher des cases à n’en plus finir, au détriment du temps d’apprentissage. Or, ils n’ont pas besoin de ces protocoles lourds pour savoir observer leurs élèves et repérer leurs difficultés.»
La FCPE rappelle, elle, que pour aider les élèves de maternelle, «il vaut mieux cesser de fermer des écoles et d’exclure les enfants de moins de trois ans», allusion aux 1 300 disparitions de classes à la rentrée et à la chute de l’accueil des tout-petits en maternelle. Plutôt que de coller «des étiquettes anxiogènes» aux enfants, elle propose de «privilégier la pédagogie et des effectifs raisonnables en classe». Enfin, parents et enseignants redoutent de voir ainsi resurgir la tentation d’un dépistage précoce des «enfants perturbateurs», préconisé dans un rapport de l’Inserm en 2005 et abandonné sous la pression.

 

Libération - 14/10/11

 

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