La maternelle, machine de guerre contre les inégalités
par Alain Bentolila


 Point de vue

La maternelle, machine de guerre contre les inégalités

 par Alain Bentolila

LE MONDE | 03.09.08 |


 

     En décembre 2007, nous avons remis à Xavier Darcos un rapport sur l'école maternelle. Il n'en a, jusqu'ici, fait que peu d'usage, encouragé sans doute par certains progressistes autoproclamés et certains conservateurs nostalgiques. Notre analyse était pourtant positive : il faut construire une "maternelle" plus forte et plus lucide, capable de combattre avec succès les inégalités linguistiques et sociales.

     La priorité absolue est de garantir la maîtrise du langage oral. Bien des enfants arrivent aujourd'hui à la porte de l'école de la République en situation d'extrême insécurité linguistique et de terrible déficit culturel. Ils n'ont aucune idée de ce qui légitime et justifie l'effort et le soin de la mise en mots. La volonté de laisser une trace d'eux-mêmes sur l'intelligence d'un autre leur est souvent étrangère. Ils ont déjà renoncé à la conquête collective du sens pour ne plus s'occuper que de se protéger individuellement d'un monde où les menaces leur paraissent l'emporter largement sur les promesses.

     L'école maternelle doit donc tenter de réhabiliter sémiologiquement, culturellement et linguistiquement une part importante des enfants qui lui sont confiés. Si elle y renonçait s'ouvrirait alors un long couloir qui mènerait inéluctablement à l'illettrisme et à l'exclusion de 10 à 15 % des élèves. Quelle que soit la méthode de lecture qui lui sera proposée, un enfant qui ne maîtrise pas suffisamment la langue orale aura beaucoup de mal à apprendre à lire et plus encore à écrire. Il traînera son retard tout au long du primaire et le collège l'achèvera.

     Précision et richesse du vocabulaire, pertinence de l'articulation et de la discrimination des sons, conscience de l'organisation grammaticale, lucidité face aux enjeux de la communication et, enfin, familiarisation avec les textes, telles sont les compétences fondamentales qu'un élève doit posséder avant d'entrer à la "grande école" ; tels sont les engagements qui s'imposent à l'école maternelle.

     L'école maternelle n'apporte pas actuellement une réponse satisfaisante à des enfants de 2 ans qui sont à un moment crucial de leur développement. Comment peut-on en effet imaginer que 30 enfants réunis dans une salle de 50 à 60 m2, confiés aux bons soins d'une institutrice qui n'a pas été formée pour cela, puissent trouver des conditions favorables à leurs développements psychologique, linguistique et social ? L'école fournit ainsi une très mauvaise réponse à une vraie question posée par de profondes mutations culturelles et d'importantes transformations dans l'organisation familiale. L'école maternelle doit donc se désengager progressivement d'une mission qui n'est pas la sienne.

     Mais, avant toute chose, il convient d'insister sur l'absolue nécessité qu'une femme (car c'est toujours elles qui subissent les conséquences de l'incurie des hommes politiques) puisse conjuguer avec sérénité son travail et son rôle de mère. Il faut donc sans tarder créer des crèches en nombre suffisant ; proposer de vraies et justes mesures sociales pour permettre aux pères et aux mères de mieux accompagner les premières années de la vie de leurs enfants sans en payer le prix fort en matière de carrière professionnelle ; trouver avec les communes une distribution complémentaire raisonnable entre temps éducatif et temps de garde, inciter enfin les grandes entreprises à créer des crèches en nombre suffisant.

     Si l'école maternelle décide de participer à l'accueil des tout-petits, qu'elle le fasse avec sérieux et compétence ! Qu'elle mobilise ses enseignants strictement pour des tâches éducatives quelques heures par jour, qu'elle aménage des lieux conçus pour ces jeunes enfants, qu'elle réduise ses effectifs à huit enfants par enseignant, qu'elle assure une formation appropriée donnée à ceux qui se dévouent à cette mission.

     Il faut, enfin, exiger une formation spécifique. On conviendra qu'il est proprement aberrant de proposer une formation identique à une enseignante qui devra accompagner des bambins de 3 à 6 ans dans leur développement linguistique, intellectuel et moteur et à celle qui aura à inculquer des connaissances à des préadolescents de 10 ou 11 ans. La formation initiale et continue, en s'obstinant à former des enseignants censés pouvoir enseigner à tous les niveaux, a négligé de façon scandaleuse les connaissances théoriques et les savoir-faire pédagogiques spécifiques que requiert l'enseignement en école maternelle. C'est en imposant des contenus de formation spécifiques et ambitieux que l'on marquera le respect dû à cette partie essentielle de notre école et que l'on suscitera des vocations lucides.

     Contre les irresponsables qui osent proposer de fermer les écoles maternelles, nous voulons, nous, en faire une véritable machine de guerre contre la fatalité de l'échec programmé. Nous voulons que la maternelle soit une école à part entière, avec des objectifs, des missions et des fonctions parfaitement identifiés, avec des programmes clairement affichés, une formation exigeante et appropriée, et un encadrement spécifique.

     Enfin, pour mieux encore assurer son identité et sa pérennité, nous demandons de l'inscrire dans le cadre de l'obligation scolaire, marquant ainsi une double obligation : celle des parents à scolariser leurs enfants dès trois ans révolus, celle également de la République de préparer au mieux la réussite scolaire des élèves qui lui sont confiés.

 

Alain Bentolila est professeur de linguistique à l'université Paris-Descartes.

 

Article paru dans l'édition du 03.09.08

 

 

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